Cette histoire se déroule dans des temps lointains, sans doute dans une autre vie.
Nous survolons un palais situé au milieu d’un magnifique jardin luxuriant. Celui-ci est tellement éblouissant que nous décidons d’explorer la beauté de ce jardin et les plantes exotiques qui s’y trouvent. Notre regard essaye d’absorber toute cette magnificence, et n’en rater aucune autre, et finit par se fixer sur une maman éléphant.
Elle est grandiose et impressionnante, mais elle dégage une telle douceur qu’on ne ressent aucune peur à s’en approcher et notre regard ne pouvant s’en détacher, on est inconsciemment conduit droit vers elle.
Nous l’observons en train de s’occuper de son petit ; elle l’arrose avec sa trompe, lui montre comment manger. Elle se sent si heureuse en compagnie de son bébé qu’on ressent à sa proximité, nous aussi, un état de joie qui entre en nous et nous traverse, comme si le bien-être était une espèce de brume enveloppante et se transmettant à toute chose autour d’elle.
C’est son tout premier éléphanteau. Elle n’avait jamais eu de bébé avant, sans doute qu’elle ne se sentait pas prête dans cet environnement de captivité. Et la Nature attendait patiemment que le bon moment arrive pour lui permettre de jouer son rôle de mère dans ce monde…
Aujourd’hui elle est comblée, ce vide qu’elle avait ressenti depuis toujours, s’était estompé comme par magie à la naissance de son bébé.

Ce magnifique jardin appartenait à un Maharaja, et celui-ci possédait un grand nombre d’animaux dont les abris étaient implantés tout au long du parcours de promenade. Chaque espèce était installée dans des bâtiments de tailles et de formes différentes adaptées au gabarit de l’animal, et chaque bâtisse était magnifiquement ornée de gravures et de pierres semi-précieuses, scintillant de toute part sous les rayons du soleil.
Le Maharaja était fière de présenter la variété exceptionnelle d’animaux en sa possession, dont certains étaient issues de sa chasse personnelle à travers le continent, alors que d’autres, provenait de rois, en guise de présents lors de visites officielles.
Durant les promenades programmées, il ne manquait évidemment pas de se vanter, auprès de ses invités de prestige, de la richesse et de la conception architecturale unique de ses bâtiments. Les clôtures et la face principale des enclos étaient idéalement pensées pour optimiser la contemplation des animaux, quel que soit le moment de la journée.
Malgré la richesse apparente de son existence, il restait néanmoins, insatisfait en permanence. Tout le monde le craignait, et s’afférait tout autour de lui, pour vérifier, que rien ne lui manquait lorsqu’il se promenait dans ses jardins.
La maman éléphant avait remarqué qu’il était d’humeur changeante. Certaines fois, il la regardait avec admiration et demandait à ce qu’on lui apporte de la nourriture plus riche, et d’autres fois, il hurlait parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’il attendait d’elle.
Lors de ses accès de colère, les soigneurs s’alignaient alors devant lui, la tête baissée et attendaient ses ordres. Ils revenaient ensuite vers elle, pour l’asséner de coups de bâtons, puis la tiraient par les chaines présentes à ses chevilles. Elle avait si mal qu’elle finissait par fléchir ses pattes avant, et se retrouvait sur les genoux devant le maharaja.
Elle restait ainsi, maintenue par les chaines, dans cette posture qui lui était douloureuse. Le maharaja la fixait un court moment, puis continuait de bougonner, et s’en allait.
Mais à la grande joie de la maman éléphant, le Maharaja avait déserté les jardins depuis un moment, et de ce fait, les dresseurs étaient plus sereins. Elle pouvait s’occuper de son petit en toute quiétude.
Quelque mois plus tard, avec l’arrivée du printemps, il finit par réapparaître dans les jardins, accompagné d’un jeune enfant et d’une foule de nourrices et de gardes à sa suite.
Il ordonna aux soigneurs de sortir l’éléphanteau de son enclos pour que son fils puisse s’amuser avec lui.
L’éléphanteau était heureux de pouvoir gambader, et s’amusait avec grand plaisir avec l’enfant.
Les soigneurs avaient apporté une balle et l’éléphanteau cherchait à l’attraper et la relancer avec sa trompe comme il avait déjà eu l’occasion de le faire auparavant avec les soigneurs et sa maman.
Lors d’une passe, l’éléphanteau entraîné par son enthousiasme, leva sa trompe, alors qu’au même moment l’enfant se précipitait vers lui pour la lui prendre, ne pouvant le voir, sa trompe retomba lourdement sur l’enfant.
Sous le choc, le fils du Maharaja tomba et se mit à hurler et pleurer ce qui effraya le jeune éléphant qui alla se blottir contre sa mère.
Les soigneurs récupérèrent l’enfant à terre et vérifièrent qu’il n’était pas blessé. Il semblait physiquement en bonne santé, mis à part les genoux écorchés du fait de sa chute.
Le Maharaja furieux ordonna qu’on lui apporte l’éléphanteau.
Les soigneurs allèrent chercher le petit toujours niché sous sa mère.
En dépit de son inquiétude, elle préféra ne pas opposer de résistance aux soigneurs. Ne souhaitant pas alimenter davantage la fureur du Maharaja contre son petit, elle les laissa le tirer jusqu’aux marches du palais.
Néanmoins, le regard anxieux, et tourné vers son petit, elle se disait qu’elle pourrait le dorloter et le consoler dès que sa punition aurait pris fin.
Arrivé au milieu des marches, il y avait une grande place. Celle-ci était dédiée à deux fonctionnalités ; la première, à la présentation des cadeaux des visiteurs étrangers, et la seconde, à l’écoute des doléances des chefs de régions de son royaume.
Le Maharaja assis sur son trône, situé, quelques mètres plus haut, fit un signe de la main. Les soigneurs s’arrêtèrent aussitôt et retournèrent le petit éléphanteau sur le dos, tirant ensuite sur les chaînes qui lui maintenait chacune des pattes en vue de l’immobiliser dans cette position d’écartèlement.
Un garde, posté là, s’approcha et se plaça juste entre les pattes arrières du petit, ainsi retourné. D’un coup, la machette s’abattît sur le ventre du petit et trancha l’éléphanteau. La trompe se leva et retomba instantanément sur le sol, signe probable d’une dernière inspiration.
La maman qui jusqu’à lors pensait sans doute que son petit serait seulement battu pour avoir fait tomber le fils du Maharaja, était restée immobile, en bas des marches.
Mais ce à quoi elle venait d’assister ne pouvait se décrire par des mots ou des émotions.
Elle semblait être tombée dans un puit abyssale, tandis qu’un son linéaire émanait d’elle au même instant.
Mais j’imagine que seuls les autres animaux pouvaient entendre cette onde sonore. Les hommes restaient impassibles, alors qu’à l’inverse, les animaux poussèrent simultanément des cris depuis les étables, enclos et cages desquelles ils se trouvaient. On pouvait entendre rugir, barrir, hennir, hululer, de tous les côtés, quant aux oiseaux, ils volaient anarchiquement autour de la scène comme s’ils venaient de perdre leur sens de l’orientation.
Chacun témoignait son désarroi et sa compassion à la maman éléphant, et gravait, sans doute avec elle, l’empreinte de cette douleur innommable, dans cette déchirure spatio-temporelle qui venait de se créer.
Le cœur de cette maman venait de se briser comme une plaque de verre se craquelant et se déchirant en des milliers de morceaux.

Il avait tout bonnement éclaté. Les fragments d’une blancheur immaculée, scintillaient au-delà du corps de la maman. Et comme un amas de poussières d’étoiles, ils étaient projetés de toute part, et à grande vitesse, sur toute la surface de la terre.
Les hommes ne comprenaient pas ce qui se passait, mais même eux arrivaient à distinguer un halo de lumière autour de la maman. Elle rayonnait d’une lumière dont ils ne pouvaient expliquer la provenance, ni comment et pourquoi cette lumière semblait s’étirer sur l’horizon.
Lorsque cette lumière disparue entièrement, la maman tomba, toujours en vie, mais son regard était éteint à jamais.
Les hommes et les femmes présents ce jour-là, racontèrent autour d’eux, qu’ils avaient ressentis comme une entaille au niveau de leur poitrine. Ils dépeignaient unanimement cette sensation, comparable à une minuscule épine qui se serait logée dans leurs cœurs de manière irrémédiable.
Il est certain, qu’après ce funeste spectacle, aucun d’entre eux ne semblait épargné.
Certains, comme le Maharaja, vivaient dans une inlassable mélancolie que nul médecin ne sut expliquer ou guérir. D’autres en prise à une profonde empathie irrépressible, n’arrivaient plus à contenir leurs émotions, passant de larmes de joie à des larmes de chagrin, en l’espace d’une fraction de seconde. Et enfin, d’autres, ressentaient un vide existentiel qui ne savait jamais se combler. Quel que soit leur statut, leur confort, leur richesse, rien ne parvenait à les satisfaire.
Sans compter qu’une gêne physique, presque palpable, demeurait en permanence dans leur poitrine. Ils avaient beau consulter médecins et érudits de la région pour tenter de se défaire de ce mal, aucune pathologie cardiaque, ni un quelconque signe de blessure n’était décelé. Ils se faisaient systématiquement renvoyer chez eux avec ce mal insoluble.
Loin de moi, l’idée de minimiser ce qui s’est passé ce jour-là, mais malgré tout, il me vient, instantanément, une réflexion obsédante quant à l’évolution de l’humanité sous cette conjecture ?!
Car, si on s’en tient à l’hypothèse que chaque cœur d’animal puisse se fragmenter de la sorte, et que chaque étincelle de ces cœurs endoloris vienne à se nicher dans chaque être humain, tels des feux consumant, on peut supposer qu’au fil des années, ils iront en s’amplifiant, et dévoreront, progressivement mais inexorablement, les entrailles de chaque individu, causant ainsi son dépérissement physique et mental…
Alors, si on accepte, même infinitésimalement, l’idée de cette apocalyptique probabilité, le seul et unique moyen d’éviter l’ajout d’autres fragments de cœurs brisés dans les nôtres, serait de respecter la Nature et tous les enfants de la Nature.
En effet, le poids de leur souffrance, visible ou invisible, audible ou inaudible, s’installe comme une ombre dans notre vie et dans toutes celles qui suivent…
